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Souks...
Les chemins de Damas


Oubliez tout ce qu’on vous raconte sur la Syrie et précipitez-vous à Damas, ville antique, berceau du christianisme et capitale de la dynastie des Omeyyades. Et surtout, perdez-vous dans le labyrinthe des souks où le seul risque que vous courrez est d’y dépenser toutes vos devises. Riches et bon marché les boutiques qui jalonnent les chemins de Damas sont l’un des trésors de la capitale syrienne.

Christian Rol

Préambule indispensable
Même Le Guide du Routard - la Bible du touristiquement correct - en convient, Damas est l’une des capitales les plus sûres au monde. Ici, pas de voleurs - sinon à l’ombre - ni de ces regards obliques et plein de ressentiment qui empoisonnent ailleurs l’atmosphère. Ici, le voyageur n’est pas une vache à lait mais un hôte de marque. Et les marchands de Damas ne sont pas des marchands du Temple corrompus par le tourisme de masse. A Damas, la belle hospitalité arabe prend tout son sens grâce à ses habitants accueillants, dignes et chaleureux. Que vous achetiez ou pas, que vous soyez un homme ou une femme, un égal respect vous escortera à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.

Souks Al-Bzouriyeh et Al-Sagha :
Parmi les cinq ou six souks qui entourent la Grande Mosquée des Omeyyades, celui de Al-Bzouriyeh n’est pas le moins fascinant. Si vous le prenez par le côté du quartier chrétien de Bab Sharqui, vous entrez directement dans cette galerie parfumée aux mille saveurs de café - épices surtout - de safran, muscade, fleurs séchées qui reposent dans des sacs de jute ou des étales au cordeau. A droite le célèbre hammam Nour ed-Din et le caravansérail (ou « khan ») Assad-Pacha, du nom du gouverneur qui fit édifier le palais Azem vers 1752. Une alternance de pierres blanches et noires, dans le pur style damascène, et des coupoles au-dessus des mezzanines, constituent le décor des marchands qui, jusqu’au XIXème siècle, bravaient mille dangers sur la Route de la Soie pour alimenter Damas. En face du khan, où chevaux et marchands étaient (presque) logés à la même enseigne, une famille de négociants s’est spécialisée dans la vente des fameux savons d’Alep, inodores, fabriqués artisanalement avec de l’huile d’olive et de l’essence de laurier dont les vertus pour la peau sont reconnues depuis l’Antiquité. Le petit Mohamed, toujours au turbin avec une égale bonne humeur, se fera un plaisir de vous proposer toute sa gamme. Poursuivez nonchalamment en ne craignant pas de demander des renseignements à droite et à gauche. De nombreux habitants parlent l’anglais ; au dam, d’ailleurs, du Directeur de l’Académie de Langue Arabe, Monsieur Mahmoud Sayeed, qui stigmatise une anglicisation galopante dans les médias et les mots d’usage courant. Et de brandir l’exemple français et son Académie comme garde-fou. Tentez alors le français auprès de Nicolas Karout dans le souk Al-Sagha qui prolonge Al-Bzouriyeh. Monsieur Karout, comme ses pairs bijoutiers des environs, croule sous l’or et les commandes (les nôtres y compris) qu’il honore dans la langue de Molière. De dix-huit à vingt et un carats, les bijoux en or accusent une différence de prix de 50% (en moins) avec la France. En outre, la concurrence pléthorique contraint à des tarifs tentants (deux alliances en or blanc et jaune pour 200 €) auxquels les Syriens et les touristes des pays voisins ne résistent pas. « Ma boutique est dans la famille depuis 1901, nous confie monsieur Karout, qui vend et travaille en orfèvre dans sa minuscule échoppe. « J’ai une réputation internationale grâce au savoir-faire de ceux de ma famille qui m’ont précédé et aux clients du monde entier qui me font une excellente réputation ». Dans un autre registre, ne pas omettre de faire une halte devant les boutiques « d’apothicaires » qui exhibent des peaux de renard, carapaces de tortue, lézards (pour soigner l’eczéma) ou des têtes de gazelle. C’est ici que vous trouverez des herbes médicinales, des crèmes miraculeuses et des poudres de perlimpinpin qui vous prodigueront libido de lapin, secret du bonheur et teint de bébé. N'en abusez pas, surtout au sujet des considérations libidinales… Enfin, entre les boîtes de bois précieux et incrustées de nacre (à des prix dérisoires comme tous les trésors locaux) il y a les boutiques de parfum. Pour trois Euros, des « nez » vous concocteront, à partir d’essences mélangées, un Chanel N°5 plus vrai que nature et des Opium enivrants. Il n’y a pas la moindre arnaque à redouter et le choix est infini.
Bijouterie Nicolas Karout. Souk Al Sagha - A côté de la Mosquée des Omeyyades Tél : 221 341 12.
Oriental Perfumes, Souk Al Sagha.

Souk Al-Haiyatan (Souk de la mercerie), souk Al-Silah et Palais Azem.
Tous les Souks de Damas ne mènent pas à Rome mais à la Mosquée des Omeyyades. Y compris celui de Al-Haiyatan, généreux en tissus damassés (incontournables), dont certaines devantures n’obéissent pas précisément au rigorisme religieux qu’on nous désigne depuis l’Occident aux perspectives caricaturales. La présence nombreuse de chrétiens (10 % de la population) et d’églises, mais surtout la liberté de mœurs qui règne ici, ont des conséquences a priori paradoxales puisque des jeunes femmes voilées tiennent des boutiques de lingerie fine (et même minimaliste) qui laissent songeur. Et que dire des autres jeunes femmes (souvent très jolies) qui épousent la mode du moment imposant jeans moulants et bottes cavalières quand ce ne sont pas des minijupes affriolantes. Mais trêve de sociologie et revenons au palais Azem avec, à son entrée, l’antiquaire le plus prisé du Proche-Orient, la boutique Dabdoub tenue depuis des décennies par une famille juive syrienne. « Nous avons des collectionneurs du monde entier, nous explique Ali, un des responsables, qui trouvent chez nous des répliques, mais surtout des pièces très anciennes fort recherchées. Par exemple, nous avons des antiquités turques du XVIIIème siècle, ce qui est exceptionnel ». Des tapis afghans, des meubles incrustés authentiques côtoient des reproductions (qu’on ne vous vendra pas pour de l’authentique) et des centaines d’autres articles. C’est là que s’ouvre le Palais Azem, édifié en 1749 par le Gouverneur de Damas Assad Pacha Al-Azem. Voilà bien la plus belle illustration de l’architecture arabo-ottomane qu’on puisse voir dans une ville pourtant si riche. Divisé en deux cours (celle des hommes et celle, si délicate, des femmes) le palais est devenu un musée des Arts et Traditions populaires (il accueillit l’Institut Français dans les années 30). On y découvrira de charmantes reconstitutions de scènes d’autrefois faites avec des personnages de cire et des objets d’époque (armes, instruments de musique, métier à tisser, etc.). Indiscutablement, les patios plantés d’orangers et les fioritures sculptées sur les façades valent le détour.
Palais Azem, au sud de la Grande Mosquée. Ouvert tous les jours sauf le mardi.

Restaurant Leila’s, Café Al-Nawfar
A Damas, on ne déjeune pas avant 15 heures. Cela vous laisse du temps pour boire un thé ou fumer le narguilé au Café Al-Nawfar, à la porte de la Grande Mosquée. Le plus vieux café de Damas, patiné et populaire, est un observatoire idéal de la société damascène et un résumé sommaire de l’harmonie qui règne entre couches sociales et confessions. Si vous vous posez en terrasse, un jeune cireur vous invitera - sans insister - à lui confier vos chaussures tandis qu’en salle, vous pourrez vivre les histoires (en V.O.) dites par un conteur homérique assis sur son fauteuil antédiluvien. C’est aussi l’occasion de goûter au narguilé et au vrai thé oriental. Juste à côté du café, Il y a la boutique d’objets de cuivres - Gad For Oriental - tenue par Bachar. De son propre aveu, il n’est jamais allé à l’école mais il parle au moins cinq langues de plus que nous. Chez lui, comme partout à Damas, les « objets typiques » ne sont pas estampillés « made in Taïwan » ni fabriqués en série mais le plus souvent dans un atelier à proximité. Il vous ouvrira le sien sans problème et vous constaterez le travail prodigieux des fondeurs et graveurs qui taillent le bronze et le cuivre avec une précision chirurgicale. L’une des meilleures adresses où vous achèterez des plateaux, tables ou vases. De cette mise en jambe nous passerons à la mise en bouche au restaurant Leila’s, non loin de là. Comme ses homologues, cet établissement est un régal pour les yeux et l’estomac. Passons sur la cuisine syrienne (l’une des meilleures avec celles française et thaï) pour nous concentrer sur l’élégant décor du Leila’s, dans le style arabo-ottoman, tout en arcades, pénombres tamisées et tapis iraniens. Si vous n’êtes pas un gros mangeur, contentez-vous de commander un seul plat tant les entrées sont gratinées… A voir, les toilettes réfugiées au sous-sol qui ressemblent à des catacombes.
Leila’s, Kabakbieh Street. Tel. : 011 69556 - www.crmonline.info.
Al-Nawfar, Badroldin street
Gad For Oriental, Al Nawfarra Street - www.gadfororiental.com

Souk Amidieh
Voici l’un des plus grands souks, avec à son bout les vestiges du temple de Jupiter construit au IIIè siècle sur un temple araméen ; avant de devenir une église. Les Ottomans construisirent la structure métallique (en travaux) qui recouvre cette artère dédiée aux robes de mariées, aux brocarts, aux tissus locaux… et à la lingerie. La foule, si revêche à Paris, est ici joviale mais réservée (nous ne sommes pas à Marrakech !) et le pittoresque des lieux n’implique pas le moindre « folklore » destiné au touriste. Celui-ci est le bienvenu mais il est rarement sollicité. Damas n’a pas attendu Air France pour exister. A rapporter impérativement : tissus damassés, narguilés, poignards décoratifs et marqueterie (en particulier les jeux d’échecs). Si vous avez la fibre négociatrice, vous marchanderez (c’est la coutume) jusqu’à faire de très très bonnes affaires. Monsieur Mike, un sympathique Jordano-Syrien, à la tête de Arwam Shop, vous proposera tous ces articles sourire aux lèvres et calculatrice à la main. Une très bonne adresse si l’on en juge par la fréquentation de touristes arabes (demandez à voir ses tapis persans). Dans ce même souk, vous irez déguster une glace frappée chez Bakdash, présent depuis 1895. La fameuse malhlajeh, succulente (et copieuse) crème au lait aux amandes et pistaches qu’on élabore sous vos yeux laisse sans voix et sans appétit.
Arwam Shop : carpetmike@yahoo.com
Bakdash, Hamidieh souk

Pour ne pas rester sur sa fin.
Damas ne se résume à ses souks, loin de là, mais ceux-ci, accolés aux perles de la Vieille Ville - de nombreux khans, des madrasas, le mausolée de Baïbars, Saladin, etc. - et majestueusement couronnés par la Grande Mosquée des Omeyyades, méritent plus d’un périple. Ô combien traditionnel, ce dédale se conjugue aussi avec son temps et les cybercafés qui vous relieront à Paris en sont une des nombreuses preuves. Pour les amateurs d’Art traditionnel, le marché du même nom est à quelques dix minutes en taxi (moins d’un Euro la course) où des ateliers de souffleurs de verre ou de répliques de fresques antiques sont à votre disposition (sans oublier les vendeurs d’étoffes, de splendides châles et écharpes soie et laine pour une dizaine d’Euros). Nous noterons la boutique Arabesk tenue par l’hispanisant Tawfik Allaf (il a une fiancée originaire de Valencia) où les plus beaux bijoux en argent (faits mains) sont à votre disposition. Gouttez à Damas sans modération.
Arabesk, Al Takieh Al Sulaimanieh - magasin N°60

 
Photo N. Schiffmacher
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