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Oser changer de vie
Se reconvertir dans l'artisanat


40% de Français rêvent de changer de vie, mais entre l’envie passagère et la vraie volonté, combien osent franchir le pas ? Cigale a rencontré plusieurs hommes et femmes qui ont fait le grand écart sans renoncer à une existence confortable et bien payée à travers l’artisanat.

Françoise Lemoine

Ils étaient avocats, dentistes, ingénieurs ou encore étudiants en médecine. Un jour, ils ont décidé de changer de vie. Les uns sont devenus boulangers, vignerons, les autres ébénistes, peintres ou orfèvres. Pour entreprendre ce changement radical, beaucoup ont tiré un trait sur une vie de routine. Cette métamorphose ne peut se décider sur un coup de tête. Elle doit être mûrement réfléchie et bien pesée. C’est la condition du succès.

DE L'AVION À LA VIGNE
Une opportunité peut provoquer le déclic. C’est le cas de Pascal Fulla, un des cadres d’Air Littoral, qui en 1998 profite de la vente de sa compagnie par Swissair, « pour donner un autre sens à sa vie ». Il a alors 40 ans, l’âge des bilans « C’était le moment ou jamais ». Passionné par le vin, il décide de se reconvertir et d’acheter des vignes au nord-ouest de Montpellier, sur les terrasses du Larzac. Le Mas de l’Ecriture est né. Sans aucune formation, avec les seuls conseils de vignerons chevronnés et d’un cousin ingénieur agronome, il se lance dans l’aventure. « Je voulais faire le vin moi-même. Je tenais à tailler personnellement la vigne, puis transformer les fruits en vin. Bref, m’occuper d’un vignoble d’un bout à l’autre de la chaîne. Quand on fait du vin on travaille avec l’odorat, le toucher. J’aime ce contact avec la matière ». Pascal Fulla ne regrette pas ce changement de cap. Aujourd’hui il s’emploie à redonner aux cépages du Languedoc leurs lettres de noblesse. Le Mas de l’Ecriture produit chaque année près de 30 000 bouteilles.
Philippe Moyne a lui aussi choisi le métier de vigneron. Avocat au barreau du Val d’Oise, il a décidé de retourner au pays, le Jura, pour y planter trois hectares de vignes, mais, prudent, il n’a pas renoncé totalement à sa première activité : « Spécialisé en économie, je ne suis pas tenu d’être en permanence à mon cabinet en région parisienne. Je peux travailler à la campagne et vivre à plein temps sur mon domaine ». Renouer les liens avec sa région d’Arbois le titillait depuis longtemps. Son fils Renaud, 26 ans, comédien, a également adhéré à ce projet : « A sa naissance, j’ai planté mes premiers plants de vigne. Quand j’ai prêté mon serment d’avocat, je savais que je reviendrais à la vie viticole ».

DU GRAPHISME AU BOIS
Patricia Charpentier, 38 ans, était elle graphiste avant de devenir ébéniste. Lassée de courir et de se trouver avec des jeunots, elle décide, en 2001, de suivre une formation dans le bois : « J’ai toujours été attirée par l’odeur et le toucher du bois. J’ai donc décidé de passer un CAP d’ébéniste » témoigne la jeune femme dans son atelier du XIème arrondissement., situé au fond d’une impasse. Salariée pendant dix ans, elle voulait aussi être son propre patron : « C’est sûr que je gagne moins bien ma vie et qu’il y a des hauts et des bas, mais j’éprouve beaucoup de plaisir dans mon atelier ». Ses parents, inquiets, ont tenté de la dissuader, mais devant son entêtement, ils ont dû se résigner. Parfois ils l’aident à boucler ses fins de mois difficiles : « Souvent je ne gagne pas plus que le SMIC, mais faire un métier qui vous plaît n’a pas de prix ».

DE L'ORTHODONTIE À LA PEINTURE SUR PORCELAINE
Nicole Dana, orthodontiste, décide elle aussi de mettre un terme à sa carrière après trente ans de pratique pour se consacrer, à 53 ans, à son hobby : la peinture. « Il ne faut pas se méprendre, j’ai beaucoup aimé travailler auprès des enfants du 93 où mon cabinet était situé, prévient cette petite femme, mais trente ans c’est beaucoup. » Elle est donc partie à Taiwan pour suivre une formation de peinture sur feuille de papier de riz avec un vieux maître chinois. Mais elle veut aussi aborder une autre technique : la peinture sur porcelaine. Après un stage à la Manufacture de Sèvres avec un des meilleurs ouvriers de France, elle découvre la technique et le travail minutieux du XVIIIème siècle. Sa dernière création : une assiette en forme de coeur avec pour motifs des petits oiseaux, voisine avec des services à café et à thé inspirés du XVIIIème. « Cela ne se vend pas, déplore Nicole Dana, c’est trop désuet, mais l’important est de faire sérieusement et avec plaisir ce qui vous plaît. » À aucun moment Nicole Dana n’a regretté sa reconversion : « C’est sûr que j’aimerais vendre un peu plus, mais je n’ai jamais voulu entrer dans le cycle de la rentabilité. Trop contraignant. »

DE LA GRANDE DISTRIBUTION À LA BOULANGERIE
Thierry Dubois , ingénieur agronome, a lui quitté en 1996 un haut poste dans la grande distribution pour devenir boulanger : « Je voulais être mon propre patron », déclare ce fils de céréalier de 43 ans qui n’a pas hésité à retourner sur les bancs de l’école pour passer son CAP de boulanger. Aujourd’hui sa boutique, Le Pain d’Epis, située avenue Bosquet (VIIème arrondissement), ne désemplit pas. Il gère quatorze salariés, gagne moins d’argent qu’avant en travaillant davantage mais ne regrette en rien son ancienne vie : « C’est moi le pilote du bateau et j’aime les challenges. J’ai tout misé sur la qualité. La règle d’or de ma petite entreprise est de satisfaire les clients avec des pains qu’on ne trouve pas ailleurs. 90% de nos produits sont renouvelés chaque jour. Pas évident avec les contraintes en matériel et en hommes – et d’ajouter en toute modestie : Notre baguette n’a rien à voir avec les autres. Elle est exceptionnelle. » Avec mille clients par jour, on n’en doute pas.
Malgré des journées à rallonge, le métier de boulanger-pâtissier a le vent en poupe. Chaque année, plus de quatre cents personnes abandonnent leur carrière pour suivre cette voie (lire interview d’Hervé Benoist-Gironière, responsable de la formation à la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie). Eric Neria, 41 ans, manipulateur radio, est lui aussi devenu boulanger à Sucy-en-Brie. Pierre Lucas, 26 ans , après deux années de médecine, compte maintenant passer un CAP chocolat. Et combien d’autres encore…

UN AGENT DE VOYAGE DEVENU ORFÈVRE
Un licenciement peut aussi procurer l’occasion de se remettre en cause. C’est ce qui est arrivé à Stéphane Marant, passé d’agent de voyage à orfèvre parurier, à la suite d’une mise à pied. Pas banal. En s’amusant à faire une couronne pour des amis qui partaient au carnaval de Venise, il met le pied à l’étrier : « Le hasard de la vie m’a mis en contact avec des pâtissiers qui m’ont proposé de réaliser des couronnes au moment de la galette des rois. Je leur dois tout. » Sans aucune formation d’orfèvre, il réussit à inventer sa propre technique : « C’est beaucoup de logique. J’ai toujours été intéressé par l’histoire. » Aujourd’hui, les Miss s’arrachent ses couronnes et ses bijoux, mais aussi Dior, Nina Ricci ainsi que des musées. On lui doit le collier de la reine, exposé au château de Breteuil, la parure de Joséphine à la Malmaison, ou encore la couronne de la vierge à la cathédrale de Chartres. Stéphane Marant a également réalisé le collier que porte au cou le tigre dans le film « Les deux frères ». Un parcours vraiment atypique : « Je m’amuse beaucoup. J’y suis, j’y reste, même si financièrement il y a des hauts et des bas ». La création c’est bien, mais il faut aussi une casquette commerciale pour s’imposer. « L’indépendance a un coût, mais le bonheur n’a pas de valeur », estime Stéphane Marant.

DE L'IMMOBILIER À LA JOAILLERIE
Idem pour Isabelle Soupe, qui profite de la naissance de son deuxième enfant pour quitter un haut poste dans l’immobilier et renouer avec la joaillerie : « J’ai fait des études contrariées. Attirée petite par la bijouterie, j’aurais aimé suivre une formation artistique mais à mon époque c’était très mal vu de faire un CAP. Il fallait faire des études supérieures. ». À 37 ans, elle décide donc de rattraper le temps perdu et prend un congé individuel de formation: « je me suis offert la meilleure école de la bijouterie, rue du Louvre à Paris, puis j’ai créé non sans mal mon entreprise In Fine. J’ y ai investi tellement d’argent, d’énergie et de passion que cela a chamboulé ma vie et celle de ma famille, mais j’ai été très soutenue par mon mari et mes enfants ».


Pascal Fulla – Le Mas d’Ecriture – rue de la Font du Loup – 34725 Jonquière – tél : 04 99 57 61 54 – www.masdelecriture.fr

Patricia Charpentier – 14, cité du Petit Thouars – XIème

Nicole Dana – 6, boulevard Emile Augier – XVIème – tél : 01 45 27 25 78 – www.atelier-nivcole-dana.fr

Thierry Dubois – Pain d’Epis – 63, avenue Bosquet – VIIème

Au Sucycien – 5, place de la gare – 94370 Sucy-en-Brie – tél : 01 45 90 21 38

Ecole de Paris des métiers de la table du tourisme et de l’hôtellerie – 17, rue Jacques Ibert – XVIIème – tél : 01 44 09 12 00 – www.epmth.org

Domaine de Saint-Pierre – 6, rue du Moulin – 39600 Mathenay – tél : 03 84 73 97 23 – www.saint-pierre-jura.com

Isabelle Soupe – 7, rue du Pré au Clerc – VIIème – tél : 06 30 94 06 95 – www.infine-joaillier.com.

Stéphane Marant – 10, rue Demarquay – Xème – www.privilegeparis.fr

 






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