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Marins d'eau douce
La délicieuse galère des pénichards


Ils sont chefs d’entreprise, artistes un rien bohême qui travaillent dans la pub, la communication, les médias et ont choisi de vivre sur la Seine à bord d’une péniche. Certains les ont transformées en loft flottant, d’autres vivent plus modestement. Tous vantent la solidarité et la convivialité qui règnent sur les quais. Même si souvent ils galèrent, ils affirment qu’un Eden à Paris ou à ses portes n’a pas de prix.

Françoise Lemoine

La Seine n’est pas un long fleuve tranquille. « Venez plutôt le matin, c’est plus calme », ironise Frans Schuurmsa, un artiste peintre hollandais qui a élu domicile il y a trente ans au pied de la passerelle Debilly, entre le Musée d’Art moderne et celui du Quai Branly. Idéal pour trouver l’inspiration. Contrairement aux « bobos », chaque été il largue les amarres pendant deux mois et abandonne la Seine pour la Marne, quand il ne retourne pas au pays. Seulement, il y a deux ans, quand il a voulu retrouver sa place, un bateau de soirées tendance se l’était appropriée. C’est tout le problème des quais : personne n’est propriétaire de sa place. Un bail de cinq ans souscrit auprès des VNF (Voies Navigables de France) est renouvelable ou pas. Depuis, son bateau de 30 mètres sur 5 datant de 1890, est relié à la berge par un équoir. Ce gros tube assure peu de stabilité à la péniche qui tangue au moindre passage. « Cette place, sous la passerelle, est dangereuse. Je me bats pour récupérer celle que j’occupais auparavant, à quelques mètres de là. »
ATELIER
Il faut donc avoir le cœur bien accroché pour venir le voir : « J’ai perdu beaucoup de clients qui venaient m’acheter des toiles », se plaint l’artiste qui s’acquitte d’une redevance mensuelle de 700€ auprès des VNF, instances souveraines. La péniche de Frans est modeste et sans chichi. Dans les soutes reconverties en atelier, de nombreuses toiles expressionnistes et d’autres, influencées par le fauvisme, jonchent le parquet en bois vieilli : « J’aime être dans le centre de Paris et avoir beaucoup d’espace autour de moi. L’été je vis sur le pont, je ne me vois pas dans un studio. Je suis heureux sur mon bateau. Je suis libre, indépendant et au calme. Quand je suis arrivé en 1969, il y avait peu de bateaux. Rien n’était organisé ».
La vie sur un bateau n’est pas rose tous les jours : crues parfois de 1,50m, moteur en panne, soudures défectueuses…..
Hélène Desproges en sait quelque chose. Amarrée face au bois de Boulogne, sa péniche de 46,50m sur 6,50 en a vu de toutes les couleurs, mais aujourd’hui, cette jolie femme au regard azur dissimulé derrière de petites lunettes est formelle : « Jamais je ne partirai d’ici. Le style de vie est trop magique. Je suis près de Paris et en même temps ailleurs ». Hélène a jeté l’ancre voilà maintenant huit ans, elle aussi pour 700€ par mois. Elle cherchait un studio pour sa fille Perrine et elle est tombée sur cette péniche en piteux état. Le coup de cœur : « Je vivais dans un duplex trop grand pour moi dans le XVème et envisageais de déménager pour prendre plus petit… Finalement, j’ai trouvé plus grand et ma fille n’a pas eu de studio…Je n’avais plus assez d’argent. Avec ce qui me restait, je lui ai acheté à la place une péniche de 15m sur 3,50, mais au port de la Bastille. » Mais rapidement Perrine a déchanté, car le loyer est passé de 500 à 1 500€ par mois « Insoutenable, poursuit Hélène Desproges. Il fallait trouver une autre solution. Nous avons alors amené la péniche près du Pont de Sèvres où la redevance était plus raisonnable : 90€/mois. Mais les deux femmes sont alors confrontées à d’étranges méthodes : des margoulins à l’affût coulent la péniche en sciant les tuyaux d’évacuation ! « Tout cela dans le but de réaliser eux-mêmes les travaux », a finalement compris la femme de l’humoriste, qui avait déjà fait les frais de cette entreprise aux méthodes mafieuses: « Ce sont les VNF qui me l’avaient indiquée, poursuit Hélène entre deux volutes de fumée. Je suis légaliste et cherchais une entreprise spécialisée pour rénover mon bateau. Je n’y connaissais rien. J’ai donc fait confiance a cette société recommandée par l’administration et qui avait pignon sur rue. Mal m’en a pris »
LOI DU SILENCE
Peu de temps après, des dégradations apparaissent. Toutes les soudures sont à refaire, la coque prend l’eau. De plus, un expert constate qu’un court-circuit peut à tout moment provoquer un incendie. L’assurance n’avait, elle, rien remarqué d’anormal : « Quand j’ai voulu attaqué l’entreprise, elle avait déposé le bilan…Ici, c’est la loi du silence. Les gens ont peur de couler ».
Toutes ces galères ne découragent pas Hélène Desproges : « Au contraire, cela m’encourage à rester. Pas question de baisser pavillon. » Ce serait effectivement dommage de quitter un aussi beau bateau, acheté 305 000 € en 2002, mais qui a subi 150 000€ de travaux. Le décor est cosy et chaleureux : mobilier en bois de loupe, parquet brun, murs blancs, quelques objets rapportés de ses nombreux voyages et un poêle à bois pour les grands froids. Sur le pont, une cuisine d’été avec transats et tout autour un décor de rêve : l’église de Saint-Cloud, au loin les tours de la Défense et une Seine bordée de verdure : « Magique ! »
Sur l’autre rive, Philippe Audoin, animateur de radio, a élu domicile face au parc de Saint-Cloud. Il ne se lasse pas de cette vie au fil de l’eau. Voilà maintenant huit ans qu’il a amarré sa péniche Mega light (20mX4,50m) entre le Pont de Sèvres et le Pont de Saint-Cloud : « Je suis savoyard et viens de la cambrousse, plaisante Philippe, bouc et barbe naissante. Après avoir habité le XIXème et avoir vécu en colocation, je voulais trouver un coin sans voisin. » C’est pourquoi il achète une péniche brinquebalante au confort rudimentaire. Ici, pas de fioriture : des livres s’empilent sur du mobilier récupéré. Seul luxe : un grand écran plat, pour visionner des films à titre professionnel. : « Je mène une vie de bohème dans un train de vie de grand bourgeois » plaisante-t-il. « J’aime ce contact avec la nature. J’ai retrouvé les saisons. Je vois les feuilles tomber, mais aussi les tuyaux geler…Pas trop grave : ici, j’ai surtout la paix, ce qui mérite bien quelques efforts. » Et puis Philippe apprécie aussi cette convivialité, cette solidarité qui règne entre « pénichards » : « En cas de pépin, on se donne tous un coup de main. L’été tout le monde est sur le pont, un verre à la main. »
COUPS BAS
Bien sûr, parfois, il faut affronter quelques coups bas et pas des moindres : amarres coupées, bateau brûlé… Des aléas sérieux qui n’entament en rien la bonne humeur du jeune animateur très volubile. Déformation professionnelle… N’empêche qu’une hantise le tenaille : couler ou avoir un incendie à bord : « C’est très vite arrivé ». Il en sait quelque chose. Il y a deux ans, il a failli ne jamais se réveiller. Depuis il a aménagé des petits trous d’air autour de sa chaudière afin de ne pas être asphyxié par des émanations de monoxyde de carbone : « Je préfère le froid à l’insécurité ».
HORS-LA-LOI
Philippe débourse 270€ par mois pour amarrer sa péniche, mais comme tous les pénichards, il doit également payer des impôts locaux et fonciers. « Mais je suis expulsable à tout moment, se lamente-t-il. On prend le beurre et l’argent du beurre ». En fait, il n’a pas obtenu de COT (contrat d’autorisation temporaire). Un sésame délivré par les VNF et qui depuis peu demande l’accord du maire. « On peut avoir un bateau et payer une redevance, mais si l’élu ne délivre pas de COT, nous sommes hors-la-loi et considérés comme bateaux pirates. J’ai pourtant posé une passerelle, une alarme d’eau, des pompes de cale, une ancre, bref j’ai fait tout ce que l’administration m’a demandé, mais les autorités inventent toujours quelque chose de nouveau. »
L’ADHF (Association de Défense de l’Habitat Fluvial), une fédération qui regroupe toutes les associations nautiques (800 adhérents sur les 1 100 familles qui vivent sur des bateaux logements en France), connait bien le problème : « Il n’existe pas de statut spécifique pour les bateaux logements, reconnait Nicolas Lehmann, vice-président de la Fédération. Nous sommes considérés comme des bohémiens ». Accoudé au comptoir de sa superbe péniche amarrée au Pont de Puteaux, un bébé dans les bras, il admet que 30% des bateaux logements sont hors-la-loi, même si depuis la loi sur l’eau de 2006, de moins en moins de propriétaires de péniches vivent dans l’illégalité. « VNF a remis à plat les contrats d’autorisation temporaire, précise le jeune homme. La quasi-totalité des maires concernés ont renouvelé les places, mais certains bateaux amarrés dans des nouvelles zones n’ont aucune chance d’être légalisés ». Nicolas Lehmann n’incrimine pas VNF : « C’est plutôt la faute de certains propriétaires qui vendent leur bateau sans COT. Cela devient alors galère pour l’acquéreur, car la probabilité d’obtenir le certificat est pratiquement nulle. En revanche, la centaine de personnes actuellement en liste d’attente a de fortes chances d’être mise en conformité ». Heureusement pour elles, car l’illégalité coûte cher : 150€ d’amende par jour, en cas de condamnation. Et comme aucune nouvelle place sur Paris n’est accordée… À bon entendeur, renseignez- vous avant.
Nous aurions bien aimé connaître la position de VNF sur ce sujet, les responsables n’ont jamais souhaité répondre. Surtout pas de vagues…

 
Photo N. Schiffmacher
Photo N. Schiffmacher

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