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Le 17ème ne serait-il donc que ce désert de pierre haussmannien, jardin à la française monotone où l’élégance classique de ses immeubles se confondrait avec l’ennui de ses avenues sans fin peuplées d’avocats et de médecins aux plaques de cuivre ? La place Pereire est-elle vraiment le centre du monde et le lycée Carnot son plus sûr satellite ? Cigale y est allé voir de plus près.
Christian Rol et Sabine Corvec
09H30 : Les fleurs de la Place des Ternes.
La Place des Ternes n’est pas aussi belle que la place Saint Ferdinand chère au fondateur de Cigale qui y vit de ses rentes. Pour autant, ce carrefour n’est pas si terne grâce, surtout, à Viviane Fontenault, adorable petite dame qui enchante ce marché aux Fleurs dont elle est assurément la plus belle. « Je suis là depuis 1950. Inutile de vous dire que j’ai pu observer tous les bouleversements de l’époque. » Elle est de cette génération digne qui ne songerait pas à revendiquer. Pourtant, au soir d’une vie parfois difficile, madame Fontenault ne cache pas la dureté d’une époque qui ne fait guère de cadeaux aux humbles travailleurs de Paris qui valent souvent les rentiers de l’oligarchie en place. « Une rumeur persistante assure qu’on voudrait nous faire partir, démonter nos petits kiosques pour mettre un square où je ne sais quoi mais moi je ne peux ni ne veux m’arrêter. Ma retraite se limiterait à quelques centaines d’Euros et j’aurais trop peur de m’ennuyer chez moi ». Du temps passé elle se souvient des nombreux cinémas qui cernaient la place des Ternes, de la salle Wagram et des matches de boxe, de ses bals ; et des troupeaux de chèvres qui transhumaient du côté de Puteaux ( !) « Dans le temps, on vivait assez bien en travaillant quatre jours par semaine. Aujourd’hui, en travaillant tous les jours, on ne peut plus joindre les deux bouts. C’est Internet notre plus gros concurrent. » Johnny Hallyday est un des clients de madame Fontenault qui se souvient aussi que Sophia Loren acheta un jour toute la boutique alors que Jacques Martin - « adorable » - était un assidu. « Je n’ai plus de commandes extravagantes comme par le passé ; quand de riches clients recevaient huit cents invités et dépêchaient leur chauffeur pour faire leurs achats. Aujourd’hui, les grosses fortunes du 17ème sont beaucoup plus discrètes. » Souhaitons qu’elles le soient moins à l’avenir afin d’empêcher que le Marché aux Fleurs, et en particulier Viviane Fontenault, soient obligés de quitter cet endroit ainsi que le suggèrerait une candidate aux prochaines élections municipales. Chers riverains du 17ème, pour que le Marché subsiste, dites-le avec des fleurs… et plus au besoin.
Fleurs et Plantes - Ouvert tous les jours de 10h à 22h -Marché aux Fleurs : Place des Ternes - 01 42 27 57 66
10H30 : Au Buron des Ternes.
Le Marché des Ternes est un rendez-vous d’habitués, une digression chaleureuse à deux minutes des Champs-Élysées survoltés. Au cœur de cet agglomérat de métiers de bouche, « Le Buron des Ternes » tient une place légitime et sent bon les herbages cantalous. Françoise Canton-Pont tient bon sa fermette en déplorant toutefois l’ouverture incongrue de plus en plus de supérettes. Et, dans un autre registre, stigmatise chaleureusement l’exode lors des vacances de sa clientèle. « C’est l’inconvénient des beaux quartiers. Chacun possède une maison à la mer, à la montagne, à la campagne. Heureusement, nos clients sont adorables et viennent chez nous avant chaque départ pour emporter nos fromages sous vide. » L’autre point noir consiste en cette avalanche de contraventions que les clients et les commerçants doivent subir pour des stationnements d’autant plus approximatifs qu’il n’y a plus de place pour se garer. Pour le positif, les produits proviennent des meilleurs producteurs de Rungis (ne pas passer à côté d’un Comté affiné sur quinze mois) et l’accueil de Françoise Canton-Pont est en soi une bonne nouvelle.
8 bis rue Lebon - 01 45 74 06 36 6 - M° Ternes.
11H00 : Les Poupées de Poncelet.
Dans la rue Poncelet, les poupées bridées de Dany Stock-Larus sont une institution récente. Au creux de ce boudoir peuplé de Geishas lilliputiennes, ce sont avant tout la tradition japonaise et son artisanat du XVIIème siècle qu’on honore à travers ces « Kokeshis », figurines signées par de grands créateurs nippons. « Ces poupées en bois faites main sont à l’origine des poupées russes, nous explique Dany Stock-Larus. Nous, nous avons les Kokeshis authentiques, et donc artisanales, contrairement à ceux qui vendent les copies chinoises ou vietnamiennes. Et nous sommes les premiers importateurs en France. » Ces poupées peuvent atteindre des cotes à plusieurs zéros. Chez Asian Dolls où l’on profite largement de la vague Manga les prix sont beaucoup plus raisonnables et raviront les passionnés du Japon profond. De beaux modèles à 130 Euros, et d’autres moins chers.
Asian Dolls, 48 rue Poncelet - 01 43 80 09 12 - www.asiandollsfrance.com - lumiere_dasie@hotmail.com - M° Ternes
12H30 : Paris Berlin
La boutique et salon de thé « Le Stübli » accorde à la charmante rue Poncelet son unique originalité. D’abord en raison de ses produits exclusivement allemands et autrichiens et de ses spécialités introuvables ailleurs en France, ensuite grâce au personnel le plus accueillant qu’on puisse imaginer, dont Christophe Faure, animateur, vendeur et, en outre, comédien dans les films « Camping », « Le cœur des hommes 2 » et bientôt « Disco ». Cette multitude de casquettes posées sur son auguste crâne est le fait du maître des lieux, Gerhard Weber, célèbre pâtissier allemand et gendre idéal de la famille qui créait dès 1956 ce carré germanique en phase avec les consonances environnantes (Wagram, Kléber ou Friedland). Ici, les mets sont difficilement prononçables (à moins de maîtriser la langue de Goethe) bien que souvent traduisibles. Ainsi doit-on à cette belle maison la spécialité du moment le « Paris Berlin » - « un vrai délice franco-allemand », nous confie le chef, en plus de la quintessence de la cuisine austro allemande fort prisée par les ambassades et les expatriés. Nous insisterons encore sur l’accueil d’une belle troupe d’amateurs qui vaut largement les langueurs des professionnels de la soupe à la grimace. Insistons enfin sur les prestations dans la vie et à la scène de Christophe Faure qui aime autant son art que son second métier pour le plus grand bénéfice de ce « Stübli » cosy où les petits déjeuners, déjeuners, goûters et dîners sont toujours copieux sans être lourds. Cerise sur le gâteau : les belles boîtes de biscuits, les bonbons et chocolats à découvrir au plus vite.
11 rue Poncelet - 01 42 27 81 86 - stubli@club-internet.fr - M° Ternes.
14H30 : Parc Monceau
Une promenade dans le parc le plus chic de Paris s’avérera à la fois agréable et instructive. Parmi les aménagements de ce jardin dessiné par Davioud, notons la rotonde de Chartes dont le deuxième étage était réservé à Philippe d’Orléans invité à jouir de la vue sur la campagne environnante. La Naumachie, unique vestige de cette Folie de Chartes, est ce bassin cerné de colonnes corinthiennes renversées inspirées de la Rome antique. Un tombeau en pyramide et un obélisque maçonnique évoqueront aux initiés le statut du Régent au sein du Grand Orient. Avec un peu d’imagination, nous tenterons de suivre les traces de Maupassant qui vécut non loin de là ; là même, sur les bancs, les potaches du lycée Carnot voisin viennent griller leur première cigarette de la journée sous le regard réprobateur de dames sponsorisées par Hermès qui jouèrent peut-être au cerceau avec la petite Françoise Sagan dont Bernard Franck nous rappelle que le parc fut le trait d’union de leur jeunesse.
Accès boulevard de Courcelles – M° Monceau.
15H00 : Rue de Tocqueville
Notre ami Sébastien Lohézic qui, à trente-cinq ans, vient d’acquérir une nouvelle boutique rue Guersant, tient sa boulangerie de la rue de Tocqueville avec la bonhomie qui est la marque de fabrique de cette famille bretonne disséminée aux quatre coins de Paris. Pour Sébastien « Le 17ème est une mosaïque de quartiers différents les uns des autres. La plaine Monceau, par exemple, est un univers très fermé qui concerne les milieux fortunés où les appartements font au minimum 150 m². Plus haut, c’est déjà la place Clichy, très populaire. Ici, nous sommes à la croisée des chemins, même si nous sommes dans un « beau quartier ». Mais, à la différence du 16ème où j’ai travaillé et où les gens demeurent très snobs, cette partie du 17ème est un mélange entre les gens qui travaillent dans les bureaux et une bourgeoisie résidentielle sympathique et simple avec qui j’ai plaisir à travailler ». Des baguettes chaudes à toute heure, y compris à 20H00, font le succès de Lohézic Junior qui ne prétend pas au statut d’artiste mais plus certainement à celui d’artisan scrupuleux. Kenavo !
57 rue de Tocqueville - M° Villiers – 01 42 27 05 67
15H30 : Rue de Tocqueville (suite et fin).
Julien Lodi et Aurélien Leboeuf ont 26 ans et quelques années au sein de l’élitiste Ecole Boulle qui leur permet d’être aujourd’hui à leur compte dans cet atelier de restauration de meubles anciens des XVIIIè et XIXè siècle. « Notre ancien patron chez qui nous avons appris notre métier d’ébéniste est parti à la retraite il y a un an et a préféré nous passer le flambeau plutôt que de succomber aux offres alléchantes des agences immobilières ». Saluons ce réflexe sympathique et notons cette adresse réputée où l’on ne plaisante pas avec la tradition. Sur tel buffet chinois XVIIIème dont il faudra restaurer la marqueterie de nacre, les mêmes colles qu’à l’époque seront exhumées et pas la moindre machine ne sera mise à contribution. Un joli capharnaüm de meubles endommagés représente le carnet de commande jusqu’au mois de mai. « Nous avons incontestablement beaucoup de travail. Cela traduit la rareté des ébénistes de l’ancienne génération qui ne trouvent pas de successeurs. » Un bien pour un mal pour ces jeunes gens qui tarifent leur bel ouvrage au temps consacré à la recherche du temps perdu ; et prouvent, si besoin en était, que les métiers d’art sont un bel art de vivre et que le talent n’attend pas le nombre des années (le dictionnaire de proverbes est intarissable mais la place nous manque).
Atelier de Tocqueville, 31 rue de Tocqueville - 01 444 40 08 48 - www.atelierdetocqueville.com - M° Villiers
16H00 : Badinages aux Batignolles.
Le vieux quartier des Batignolles, agrémenté de sa petite église blanche (Sainte-Marie des Batignolles) accolée au square « à l’anglaise » voulu par Napoléon III connaît depuis quelques années un engouement tout à fait justifié si l’on considère que les avantages d’un quartier huppé ne doivent pas nécessairement succomber à ses inconvénients (à l’exception des prix, hélas !). Il règne en effet autour de la place Charles Fillon une atmosphère bon enfant et une vie de quartier authentique prise d’assaut par une nouvelle génération désireuse de profiter de la capitale sans avoir à la subir. Bertrand Burgalat - le musicien, producteur et misanthrope le plus demandé du moment - regarde depuis les larges fenêtres d’un appartement envahi d’instruments de musique le square de son enfance qu’il ne consent à quitter que pour l’Argentine natale de sa styliste de compagne ; et, le plus souvent, pour sa cantine, « l’Embuscade » sise aux pieds du bel immeuble abritant l’idylle.
Rue Boursault, l’acteur Jean-Claude Dreyfus et son joli chien-loup coulent des jours heureux en patrouillant, débonnaires, dans les environs. Valérie « surveille » en quelque sorte le square des Batignolles depuis sa petite boutique de brocante, rue des Moines. Les siècles exhumés des greniers se succèdent jusqu’à nos années 70 dans une belle anarchie d’objets (plutôt moins chers qu’ailleurs) que cette jeune femme à la langue bien pendue confie avoir du mal à écouler depuis quelque temps « Il y a beaucoup moins de monde qu’avant dans le quartier. C’est dû à la fermeture des commerces alentour sur qui pèsent des charges trop lourdes.» Et la (dis)Fonction Publique sera une fois encore désignée en des termes choisis… Quelques célébrités (Jean Roucas, Tina Aréna et le commissaire Valentin des « Brigades du Tigre" croisé par-là bas) visitent cette charmante échoppe où les divers candidats aux municipales viennent serrer quelques pinces une fois tous les cinq ans. Sans un regard pour les trésors de Valérie qui loue pourtant ce quartier charmant.
2 rue des Moines - ouvert du mardi au samedi de 14h00 à 19h00 - M° Brochant.
17H45 : Batignolles (suite)
Si Roger Nimier a pu écrire que la place Pereire est le centre du monde (une place et un monde aussi ennuyeux que ses livres) alors la place du Docteur Félix Lobligeois est incontestablement le nombril de cette belle enclave du 17ème où nous effectuerons une longue halte. Et notamment dans l’atelier de Marie La Varande, sculpteur et accessoirement descendante de l’écrivain normand méconnu. Un vaste atelier à la Courbet habité par des personnages d’argile ou de bois, mais aussi de chair et de sang, s’ouvre donc sur la rue Bridaine où cette artiste s’est réfugiée après vingt-cinq années au cœur de la merveilleuse place Dauphine. « Je suis aux Batignolles depuis trois ans et je ne regrette pas ce choix commandé par la recherche d’un espace plus grand…Le quartier est familial, vivant et, historiquement, c’est un quartier d’artistes. J’ai beaucoup travaillé pour les Monuments historiques mais je n’ai jamais cessé d’ouvrir mon atelier au public pour initier celui-ci aux diverses formes d’art que j’ai moi-même apprises aux Beaux-Arts auprès d’un vieux monsieur qui avait eu la médaille d’or en 1900. C’est également la vie d’un atelier que d’y faire entrer les néophytes. Au XIXème siècle, il y avait les maîtres d’atelier et les autres qui venaient s’initier. C’est donc l’esprit qui m’anime. » L’addition de son talent et la bonne volonté d’artistes en herbe ont des effets parfois inattendus sur le destin de ses élèves puisque certains sont devenus sculpteurs professionnels. Sans le moindre critère d’entrée, tout un chacun est le bienvenu afin d’y modeler le bois ou l’argile en attendant peut-être le bronze. « Le danger avec la manipulation de l’argile, comparativement au bois, c’est que c’est beaucoup plus flatteur et facile. Au point que certains débutants se prennent vite pour Camille Claudel ». Qui, comme chacun sait, a passé le plus clair de sa vie chez les dingues. Si vous avez la fibre artistique, de la volonté et le temps, courez vite vers ce lieu chaleureux tout imprégné de la belle personnalité de Marie La Varande qui redonnera de la hauteur à vos bas-reliefs…
L’Atelier, 6 bis rue Bridaine - 01 46 33 02 10 - M° Rome ou Brochant - www.marie-la-varande.com
18H45 : Batignolles (suite et fin)
Le quartier des Batignolles est la dernière étape avant la place Clichy et ses avatars nombreux ; que nous fuirons pour revenir - à pied - par les rues de Monceau et de Courcelles jusqu’à l’ancien quartier russe rue Daru. D’ici là, nous aurons eu le loisir de nous sevrer de monde et de nous emplir de l’ennui que charrient les artères austères du 17ème résidentiel. Dans ces sphères ardues, les corps diplomatiques sont plus nombreux que les corps des femmes. A moins bien sûr de passer par l’Eglise Suédoise où nous nous prosternerons devant les seins et le culte luthériens. Des briques rouges, des tables blanches et des filles blondes attendent le mécréant qui pourra déguster des pâtisseries scandinaves autour d’un thé. Et peut-être même se marier…
9 rue Médéric - M° Courcelles
20H00 : Rue Daru : Moscou-sur-Seine
La morne plaine Monceau est un désert haussmannien qui court le long du nec plus ultra boulevard de Courcelles (inaccessible à un journaliste de Cigale) qu’on quittera provisoirement, ainsi que notre 17ème, pour la rue Daru, bastion russe et orthodoxe où culmine la magnifique cathédrale Saint Alexandre Nevski, ornée de coupoles d’or et d’icônes. Une petite école primaire attenante libère ses élèves qui s’en vont retrouver leurs babouchkas belles comme Adriana Karambeu en piaillant dans la langue de Tolstoï ; des Popes immenses et barbus font des allers et retours entre Dieu et les siens. En face, deux restaurants éminemment russes, dont le Daru, propriété de Dominique Mallet. En salle, Jean-Pierre accueille - paradoxalement - très peu de Russes mais des avocats ou hommes d’affaires français même si ceux-ci « peuvent être accompagnés de jeunes filles russes ». La nuance est assez explicite mais n’entache pas la bonne réputation de cet établissement aux couleurs chaudes prisé des gourmets. « Le Daru, nous confie Jean-Pierre, a été le premier restaurant - et épicerie - russe fondé par un officier de la Garde de Nicolas II qui avait fui la Révolution de 1917. C’était ici, et pas ailleurs, que les Russes Blancs pouvaient trouver du saumon, de la vodka, du caviar. Il ne faut pas oublier que les chauffeurs de taxi de la G7 étaient tous Russes et que la station principale était avenue Wagram à côté. C’est ainsi que le quartier est devenu russe de 1918 jusqu’en 1980. D’ailleurs, notre patron avait un grand-père russe qui l’amenait ici quand il était enfant. » Un choix de cinquante vodkas est à votre disposition ainsi qu’une belle palette de produits d’épicerie fine. Sans parler, bien sûr, d’une gastronomie « russo-russe ». La meilleure de Paris. Ne pas manquer les Pâques russes et leurs fêtes.
Déjeuner à partir de 29 € - Carte à partir de 45 € - 19 rue Daru (8ème) – 01 42 27 23 60 – www.daru.fr – M° Courcelles
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 Eglise russe (Photo N. Schiffmacher)  Parc Monceau (Photo N. Schiffmacher)  Atelier de Tocqueville (Photo N. Schiffmacher)
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