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De la République au Canal Saint-Martin en passant par la rue Saint-Denis et la Gare du Nord, le 10ème est une vaste Tour de Babel où il fait bon se perdre.
Christian Rol et Sabine Corvec
09H30 : Canal Saint-Martin
Aborder le Xème par le canal Saint-Martin présente l’immense intérêt de s’offrir un peu de calme dans un arrondissement qui en manque tant. Le bassin de la Villette est bordé sur ses deux rives par vingt-quatre salles de cinéma MK2 et deux terrasses accueillantes. Pour passer d’un cinéma à un autre, un bac est disponible. Le canal fait encore son cinéma un peu plus bas, au n°102 du quai de Jemmapes où le mythique Hôtel du Nord nous renvoie au film de Marcel Carné et à la gouaille parigote de la grande Arletty. La passerelle où elle prononce la fameuse tirade de « l’atmosphère » face à Jouvet enjambe les générations avec la même grâce qui nous fait aimer Paris et ceux qui l’ont si bien incarné. Bien sûr, le Paris popu que nous aimions ici s’est incliné devant les métamorphoses du temps et donne aux rives du canal jadis ouvrier un faux air d’Amsterdam. Quant aux Titis de la légende, ils ont disparu au profit de la génération « bourgeoise et bohême » (notre vieille cible, un délice de caricature) qui baptise ses enfants de prénoms de bande dessinées (Félix, Zoé, Tartine, etc…), consomme « équitable » et trie « sélectif » et votent « citoyen ». Aux premiers rayons de soleil, des pique-niques (« durables » sans doute) prennent place au bord de l’eau où des trentenaires ennuyeux se racontent Goa ou Buenos Aires en déplorant la présence a posteriori des punks à chiens qui bouleversaient cette belle harmonie en cuvant sous des tentes estampillées « Les Enfants de Don Quichotte ». Pour autant, ne vous fiez pas trop à notre mauvaise foi et gouttez ce canal historique où même le mécanisme des écluses (datant du XIXème siècle) est une œuvre d’art.
M° Jaurès ou Stalingrad.
10H45 : Pause au « Chaland »
Prenez le « Chaland » comme il vient puisque le nom de ce bar restaurant est à double sens. Juste au bord du canal, quai de Valmy, cette escale très honnête tenue par Caroline depuis le mois de septembre est un excellent poste d’observation. Une clientèle de bureau en semaine et la population du quartier le week-end se croisent sans jamais se rencontrer. Un joli cadre ancien pour une cuisine traditionnelle (menu 11,50 €) et de beaux cocktails regardent la vie de ce quartier très à la mode où les Rita Mitsuko (moins un) et Guillaume Depardieu apparaissent parfois. A cette heure de la journée - la meilleure puisqu’il n’y a pas un chaland - le canal Saint-Martin est une échappée belle.
163, Quai de Valmy (10ème) - Tél : 01 40 05 18 68 - M° Gare de l’Est.
11H00 : Antoine & Lili : le canal en couleurs.
Impossible de rater les belles façades colorées Antoine & Lili les vraies vedettes du Quai de Valmy où trois boutiques (enfants, déco, vêtements) se déclinent en couleurs. Alexandre Gattegno et Martine Sénac ont longtemps roulé leurs bosses respectives à travers l’Amérique Latine, l’Afrique et l’Asie où ils ont glané leurs idées du prêt-à-porter, de la décoration, des accessoires. « Nos matières premières viennent d’Europe et la soie sauvage que nous utilisons vient d’Inde. » Premiers arrivés sur le Canal new-look en 1999, leurs façades « hollandaises » ont fait le tour du monde. «Le parallèle avec Amsterdam nous surprend car nous n’y avons jamais mis les pieds. Mais ces couleurs nous ont valu des commentaires acerbes et savoureux » avant, bien sûr, que nous fassions des émules ». Dans la boutique décoration d'Antoine & Lili, notons cette superbe table-champignon en résine et de beaux services qui redonneront des couleurs à vos petits-déjeuners.
95, Quai de Valmy - M° Gare de l’Est – Tél. Boutique 01 40 37 41 55 – Enfant 01 40 37 58 14 – Déco. 01 40 37 34 86 6 Site Internet : www.antoineetlili.com
11H30 : Le Cri de la Girafe.
Des jouets, des bijoux fantaisies, des mobiles et des objets hétéroclites s’entassent dans la boutique minuscule de la rue des Vinaigriers où trois mères de famille - dont une créatrice - ne songent pas à peigner la girafe. « Chez nous, les enfants de sept à soixante dix sept ans sont gâtés. Anne-Marie, notre créatrice, dessine et conçoit des déguisements, des costumes. Y compris à la demande. Elle a notamment habillé tout le personnel du Grand Stade sur le thème de Ben Hur. Mais notre spécialité est de penser des costumes exclusifs pour les enfants. » Robin des Bois et Peter Pan se font ici une nouvelle jeunesse.
49, rue des Vinaigriers - Tél. : 01 53 26 09 86 - www.lecridelagirafe.com. M° Gare de l’Est
12H00 : Au fil du vin
A 25 ans, Romain Esnault a déjà un beau parcours dans l’œnologie car il a été, entre autres, sommelier au sein du prestigieux restaurant « Chez Laurent ». D’autres étapes illustres suivront avant que ce jeune homme en vienne à poser ses pénates au bord du Canal. « Au fil du Vin » se présente comme un bar à vins et table d’hôtes qui fait la part belle aux vins italiens et à la charcuterie de nos terroirs. Quatre-vingt références en vin garnissent ces murs témoins de belles soirées. « Le quartier, nous explique Romain, est résolument bobo, et même « biobio », mais il se trouve que cette population aime le vin comme en témoigne le pullulement de bars à vin dans le quartier. Chez nous il y a 70 % de vins bio. Majoritairement des vins du Rhône, mon préféré. Mais il y a aussi des vins de Loire et d’ailleurs. J’avoue négliger le Bordelais même si j’ai de bonnes bouteilles. » Des prix raisonnables pour de beaux millésimes dans un cadre chaleureux participent au succès tranquille de cet établissement au fil de l’eau ouvert en septembre dernier.
145, quai de Valmy (10ème) - Tél/Fax : 01 46 07 28 36
13H00 : Les « pipoles » et pipelettes de la Place Frantz Liszt.
Si le cœur vous en dit, redescendez la rue Lafayette (l’une des plus longues et des plus sinistres de Paris) en passant pas la Gare du Nord rénovée et le boulevard Magenta (flanqué d’une piste cyclable sur des trottoirs désormais périlleux) jusqu’à la belle place Frantz Liszt ouverte sur des jardins en escaliers que surplombe l’église Saint Vincent de Paul visible depuis l’appartement où vit l’écrivain breton (quoique très parisien) et Prix Goncourt Yann Queffelec. L’auteur de ces lignes le précéda vingt ans durant dans ce même appartement (au troisième étage du 107, rue Lafayette) mais avec, pour l’heure, beaucoup moins de succès…
M° Poissonnière
13H15 ; Rue du Faubourg Saint-Denis, la mosaïque tranquille.
De cette rue - rapidement accessible par la rue de Paradis-, soumise à toutes les immigrations, la communauté turque parle de « Little Istanbul » alors que les Indiens évoquent « Little India ». Sans parler des coiffeurs Africains qui signalent Bamako sur Seine. Nicolas Julhès se contente, lui, d’évoquer une rue vivante et passionnante où toutes les communautés se respectent sans alimenter la page des faits divers et des préjugés désastreux. Ce jeune homme est à la tête de la Maison de Gastronomie, une belle affaire de famille qui s’étend, avec les autres boutiques du clan, sur près de deux mille mètres carrés. Trois mille références en fromage et une cave où l’on trouvera un Cognac à douze mille euros constituent le navire amiral de cette flotte immobile. « Au départ, je voulais travailler dans le sport automobile mais quand ma famille m’a proposé de m’occuper de l’établissement je n’ai pas hésité longtemps, assure-t-il enthousiaste entre plusieurs activités au sein du même métier. Je me démultiplie malgré nos trente cinq salariés. Je fais des livraisons, du conseil auprès de LVMH, de la vente et de l’affinage». Sans parler du marché de Rungis où il se rend chaque matin pour se fournir auprès des meilleurs producteurs. « J’ai commencé il y a une dizaine d’années et je dois dire que je n’ai jamais connu cette insécurité qui a fait la mauvaise réputation du quartier. Il n’y a plus de cars de CRS en permanence et la prostitution se situe bien plus bas dans le quartier (elle est d’ailleurs anecdotique). Et puis, là où il y a du commerce, il n’y a pas de problèmes. Personne n’y a intérêt. Enfin, les communautés se mélangent bien ici, contrairement au quartier Tamoul derrière la Gare du Nord. » Des produits haut de gamme - mais abordables - correspondent à la nouvelle sociologie de cette rue où le prix du mètre carré a chassé une population au profit d’une autre beaucoup, beaucoup plus argentée qui dispose là d’une réserve fromagère (et d’un caviste) sans concurrence où l’on prend très au sérieux l’Appellation d’Origine Contrôlée (AOC), l’affinage et la fermentation chères à nos papilles éprises d’authenticité.
54, rue du faubourg St-Denis (10ème) - Tél : 01 44 83 96 30 - julhesparis@hotmail.com - M° Château d’eau.
15H30 : Restaurant Pooja.
« Pooja » est la Tour d’Argent des restaurants indiens. Pas en terme de tarifs (ni de cadre, hélas !) mais d’un point de vue culinaire. Tout au bout du Passage Brady où nombre de guides gastronomiques se pressent régulièrement, cet établissement, guère différent de ses concurrents, est incontournable. Le traditionnel apéritif est suivi des meilleurs samosas de la capitale, et de viandes et poissons épicés et à la vapeur qui vous donnent des envies de mettre les voiles du côté de l’Océan indien.
91, passage Brady (10ème) Tél : 01 48 24 00 83 - Menu : 1é à 26 € - Carte : 11 à 13 €
14H30 : Fina Collection
A l’angle de la rue du faubourg St-Denis et celle de Paradis, une vitrine exhibe strass et robes de soie dignes, sinon des mille et une nuit, du moins de Delhi d’où est originaire Fina bien que née à l’Ile Maurice. « Je me suis installée ici, dans le quartier indien, il y a un an et demi après des années à travailler dans une agence de voyage, nous explique cette charmante jeune femme disposée à faire des allers et retours incessants entre l’Inde et la France pour des clients majoritairement français et (ou) d’origine maghrébine. « La plupart de mes modèles sont sur mesure et donc uniques que les jeunes filles ou les dames portent à l’occasion de fêtes et de mariages. » Des robes étincelantes, des saris à longues traînes et des tuniques brodées nécessitent, au bas mot, trois mois de travail faits sur place. « Je fais tout faire en Inde car les meilleurs tissus sont là bas et le savoir-faire est incomparable. Et je dois dire que la mode des films de Bollywood contribue au succès de ma boutique. L’Inde est à la mode et nos vêtements plaisent de plus en plus aux Européennes car les couleurs sont gaies et les tissus nobles » Sans parler du prix (modique) du sur-mesure pratiqué ici qui se situe entre 390 et 1 000 Euros pour des satins et soies brodés à la main.
1, rue de Paradis (10ème) - Tél. : 01 40 22 02 31 - finacollection@wanadoo.fr - M° Gare de l’Est
15H00 : Passage Brady : voyage à Bradywood.
En 1827, Le promoteur Brady avait imaginé son Passage, surmonté d’une belle verrière et pavé de céramiques, pour que celui-ci devienne la plus longue rue commerçante de Paris. Cent treize magasins avec logements à l’étage devaient relier la rue du faubourg Saint-Denis au boulevard de Strasbourg. Hélas, le pauvre boyau ne connut jamais les fastes promis et, dès 1834, un certain Amédée de Kermel, en déplorait déjà « la misère et la malpropreté » régnantes. Aujourd’hui, le Passage Brady est une sorte de souk indo-pakistanais encombré de ballots et ponctué de coiffeurs qui, moyennant 6 Euros, commettront sur vous des expériences capillaires parfois traumatisantes (mais pas plus qu’ailleurs pour le triple du prix). Cela n’est rien quand le « méfait » est accompli avec amabilité et un sourire omniprésent au sein de la population locale accourue de Pondichéry vers 1973. Un récent incendie prouve assez bien combien ce beau témoignage du XIXème siècle est délaissé - comme tant d’autres - au profit de priorités plus douteuses. Malgré cet abandon de la part des autorités compétentes, il règne dans ce corridor made in Bombay une atmosphère bon enfant - à condition de ne pas y vivre, gage de lassitude - bercée par les fragrances d’épices et d’encens. « Le Passage Brady n’est peut-être pas la rue Saint-Honoré mais c’est quand même mieux que les faubourgs de Calcutta » nous confie un riverain épanoui…
43, rue du Faubourg St-Denis - M° Château d’eau
15H30 : L’Afrique coupe les cheveux asiatiques en quatre au magasin Cécilia.
Changement de continent à quelques mètres de là où officient les Africains spécialisés dans les produits de beauté et la coiffure afro. Presque en face de la très belle façade du théâtre Antoine, l’établissement Cécilia consacré à l’esthétique des femmes noires est - selon une logique propre au monde des affaires - géré par Monsieur Kim un Sud-Coréen bon teint. « Je suis arrivé sur le marché des extensions capillaires depuis un certain nombre d’années et des amis m’ont conseillé de le développer auprès des Africains. Je ne regrette pas ce choix et ce quartier. Il y a sept ans, quand je suis arrivé, il y avait beaucoup de problèmes (drogue, bagarres, etc.) mais aujourd’hui c’est très calme. » En marge de ce constat, nous apprenons que de vrais cheveux sont à vendre dans ce genre d’entreprise. « Il y a des cheveux synthétiques mais nous vendons des vrais cheveux asiatiques, majoritairement en provenance de Chine où nous nous fournissons ». La morale de cet aspect de la mondialisation tient sans doute dans cette simple formule : Quand la Chine s’éveille, les Africains se font des cheveux…
7, boulevard de Strasbourg - M° Château d’eau.
17H15 : La Maison de la Porcelaine.
La rue de Paradis est le bastion historique des cristalleries et autres Baccarat. « La Maison de la Porcelaine » y a trouvé sa juste place et offre une très large collection d’objets en porcelaine blanche conçus dans l’usine d’Aixe sur Vienne dans le Limousin. « La rue de Paradis est une vieille dame qui se meurt, déplore Madame Bouquet qui préside à la destinée de cette entreprise créée en 1956. La cause principale en est la circulation désastreuse depuis que les travaux de la gare du Nord ont été entrepris. La rue a été fermée pendant un an ce qui a découragé nos acheteurs potentiels. Aujourd’hui, ceux qui ne connaissent pas la rue de Paradis ne pourront jamais y tomber par hasard. Et venir chez nous. D’ailleurs, nous faisons l’essentiel de notre chiffre d’affaires grâce à internet. Quant à notre clientèle, elle est majoritairement sur l’Ile-de-France. » Le « plus » de cette honorable maison réside dans sa faculté à personnaliser cette céramique immaculée sur commande. A moins d’être un éléphant, n’hésitez pas à entrer dans ce magasin de porcelaine.
21, rue de Paradis (10ème) - Tél. : 01 47 70 22 80 - M° Gare de l’Est - www.maisonporcelaine.com
18H00 : La Vérité si je mens.
En passant sous la très belle porte Saint-Denis (sorte d’Arc de Triomphe miniature) on prolonge la visite du Xème par le XXL. Voire le X. En d’autres termes, le sexe et la confection cohabitent notoirement le long de la rue Saint-Denis pour le meilleur et, souvent, le pire. Pour autant, on ne boudera pas le folklore qui s’y maintient grâce aux jeunes (et moins jeunes) femmes qui tiennent le mur ; grâce aussi aux cohortes d’Indiens et de Pakistanais en train de pousser des chargements de fripes de mauvais goût qui finiront dans des vitrines clinquantes tenues par de grosses filles peroxydées, tannées à l’UV et chaussées de bottes mexicaines. Ce déguisement n’est certes pas celui de Marlène qui gère la boutique « Des filles à la vanille », rue d’Alexandre, où une gamme originale de parfums exclusifs à la vanille (mais aussi au patchouli… ) saura redonner à nos compagnes un goût de bonbon.
2, rue d’Alexandrie. M° Strasbourg -Saint-Denis
19H00 et plus si affinités…
Le 10ème regorge de restaurants, de boîtes et de théâtres, de spectacles en tout genre - y compris en mauvais genre - mais, pour ceux qui prisent l’encanaillement et « l’exotisme » intra muros, le spectacle de ses rues est une manière de dépaysement qu’on cultivera sans modération…
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 Photo N. Schiffmacher  Photo N. Schiffmacher  Photo N. Schiffmacher  Photo N. Schiffmacher
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