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Le fleuve et le vin


Parlant de Bordeaux ou de Bourgogne, on n’évoque ni les vins de Garonne ni ceux de Saône. Mais c’est naturellement que les «ponts» du printemps mènent l’amateur vers la Loire et ses vins.

Jean Guy Muriel

Et chacun de célébrer à l’envie le caractère resté «sauvage» du fleuve royal. Vrai, mais banal. Ce qui enchante, c’est en fait le contraste entre la nonchalance désordonnée de l’eau et l’aspect parfaitement civilisé du paysage qui l’encadre. Fleurs, fruits et marais longent ses rives basses. En face, le coteau s’élève, tuffeau mille fois percé de caves, où les villages s’étagent au creux des combes qui mènent au plateau couvert de vignes.

Partez donc un matin d’Angers pour emprunter la «route touristique» vers Saumur. Pas de camions sur la «levée» comme on l’appelle ici. Ce long talus protège la rive droite vouée à l’horticulture et aux primeurs. La Ménitré, Saint Mathurin, Les Rosiers sur Loire, les villages offrent leurs façades au soleil, du moins celles que vous pouvez voir. Car ces maisons ne montrent que leur étage supérieur, les deux autres restent dissimulés par la levée. Lucarnes de manoirs et greniers de fermes, parfaitement défilés, jouent à «Vauban-soleil» avec la route-courtine qui bascule parfois une rampe pavée vers l’eau flanquée de pêcheurs immobiles.

Le temps d’un rêve, vous arrivez à Saumur, dont le château perché surmonte un rempart refait à neuf : les moellons de tuffeau alignent leurs rectangles aveuglants sous le soleil du prochain midi.
Il est temps de changer de rive. Ici, le vin est à gauche. Parnay, Souzay-Champigny, Turquant, propriétés somptueuses et maisons de poupée voisinent à touche-touche. Cet entassement trompe, car ce décor de théâtre masque la vie troglodyte qui s’enfonce, derrière, dans le tuffeau.

Vous aimez dominer: tourner à droite dans Souzay-Champigny et monter jusqu’au château de Villeneuve. Le point de vue ravit, le Saumur blanc séduit par sa pureté. Les rouges Champigny de Jean-Pierre Chevallier font également la course en tête de leur appellation.
Vous n’êtes pas claustrophobe: redescendez vers la rive, filez presque à Monsoreau. Grimpez jusqu’au manoir troglodyte de la Maison Filliatreau: les fenêtres à meneaux ouvrent la falaise sur des pièces charmantes aux escaliers compliqués. Romanesque garanti. Complexes également, les vins présentés révèlent leurs nuances au long de cinq cuvées différentes: nez de fruits rouges et bouches de sous-bois chantent la gloire des Champigny du somptueux millésime 2005.

Bonheur appréciable, les prix respectent la magie des lieux : ces nectars valent entre 5 et 8 euros la bouteille. Et l’accueil est au diapason. Ici, à la différence du Médoc, vous avez affaire à de vrais vignerons qui cultivent volontiers une relation précieuse avec le buveur qui les élit.
Il est midi. La Loire brille. Passons à table : la friture fume dans la guinguette de Turquant.

 


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